• De la cruelle destinée d'un évêque de Cahors au XIV ème siècle

    UN CRIME ET SON CHÂTIMENT :

    UNE AFFAIRE DES POISONS AU TEMPS DES PAPES D'AVIGNON

     

     

     

     

     

    Cahors, 1317. L'âge d'or de la ville. Et, avec quatre siècles d'avance, une "affaire des poisons" quercynoise qui a tous les ingrédients de la grande : un même dévoiement de la religion et de ses ministres, une semblable compromission des plus grands noms de la noblesse et de l'Eglise, une victime très prestigieuse (le pape en personne!) et un criminel qu'on imaginait pas (l'évêque de Cahors!). Exactement contemporaine du Nom de la Rose et des Rois maudits, cette histoire leur ressemble. Peut-être un jour quelque nouveau Maurice Druon, ou un émule d'Umberto Eco, osera-t-il s'en emparer pour en faire un best-seller... Et il sera terrible!

     

     

    Deux dates dans la vie d'un homme

    Février 1313. Un certain Hugues Géraud est choisi comme évêque de Cahors par le pape Clément V. C'est l'un de ses plus proches favoris. Août 1317, quatre ans et demi plus tard, sur la place du Palais des papes d'Avignon, le même Hugues Géraud reçoit de la part du nouveau pape Jean XXII une sentence dont l'issue est la peine capitale.

    Qui pourra jamais deviner les pensées de cet évêque déchu? Un proverbe latin dit que : "la Roche tarpéienne est toute proche du Capitole". Dans le cas de l'évêque Géraud, quatre années à peine auront suffi à faire d'un ambitieux à qui tout semblait réussir un réprouvé condamné à mort, un objet de mépris et de scandale pour le peuple chrétien. Nous ne sommes plus habitués à voir de telles dramaturgies, mais les procès et les condamnations de grands prélats ne sont pas rares à cette époque, depuis que le pape Innocent III (1198 -1216) en a fait un élément ordinaire de son vaste mouvement de réforme de l'Eglise. Entre 1198 et 1342, il y en aura quatre-cent soixante-et-dix. Moins de quatre mois après la condamnation d’Hugues Géraud, débute le procès de l'archevêque d’Aix, Robert de Mauvoisin. Il en sera quitte pour une démission à l'amiable, comme dans la plupart des affaires de ce genre. Le sulfureux évêque de Cahors n'a pas cette chance. Son dossier est beaucoup plus chargé, mais c'est surtout qu'il est ouvert au plus mauvais moment, le lendemain d'un conclave très disputé. A toute époque, les premières semaines d'un pontificat sont sensibles : c'est ce moment très court où, pour s'imposer, le nouvel élu tient à multiplier les signes forts d'un changement de style, voire d'une reprise en main générale. Hugues Géraud, ce qui aggrave son cas, est un membre zélé, intempestif même, de ce parti gascon auquel appartenait le pape défunt et dont Jean XXII ne veut plus entendre parler. Ses jours sont comptés.

     

     

    L'évêque de Cahors avant Cahors

    En ce temps-là, le destin d'un clerc ambitieux du sud de la France passe obligatoirement par Avignon. Le limousin Hugues Géraud est déjà sociologiquement proche du pape bordelais Clément V. La date de sa naissance nous est inconnue mais nous en connaissons le lieu : le château de La Nouaille au diocèse de Périgueux. Quand son nom apparaît pour la première fois dans l'Histoire, il est déjà chapelain honoraire de ce pape. Maître en droit, c'est un homme disert et brillant . Au moment du procès, ces qualités deviendront dans la bouche de ses juges le bavardage et l'inconstance. Selon que vous serez... Dans les années 1310, au sud de la Loire, mais aussi, d'une manière plus inattendue, de part et d'autre de la Manche!, les canonicats, les rectorats, les prévôtés, les plus riches bénéfices, les ambassades prestigieuses s'accumulent sur ses épaules. Son appétit de richesses est immense. En 1309, il est l'un des "administrateurs" (entendez : liquidateurs, certains diraient : profiteurs) des biens immenses de l'Ordre du Temple qu'on vient de supprimer. Et l'on peut imaginer qu'il s'est copieusement servi. En févier 1313, sans doute sur la recommandation directe du roi Philippe le Bel, il est nommé évêque de Cahors.

     

    Une ville opulente et un prestigieux diocèse

    Le diocèse de Cahors est alors l'un des plus importants du Royaume. Providentiellement tenue à l’écart de la croisade contre les Albigeois, la ville épiscopale est d'une extrême opulence. Elle a donné naissance à l’appellation de cahorsin en étant le siège des premiers comptoirs des banquiers italiens en France  (appelés "lombards" quelle que soit leur origine).  Les changeurs italiens y ont établi le centre de leurs opérations avec le reste du royaume et aussi avec l'Angleterrre . Ils y ont apporté leur énérgie, leur goût des belles choses et leur savoir-faire commercial et financier. Saint Louis peut bien dénoncer leur méthodes... En vérité, ils prospèrent sans être inquiétés par personne. Car ils rendent un service indispensable que les juifs, expulsés de France, ne peuvent plus rendre : « Le départ des juifs n'avait pas supprimé les embarras financiers de leurs clients et ceux qui avaient besoin de capitaux n'eurent d'autre ressource que de s'adresser aux prêteurs chrétiens, lombards ou cahorsins ».  (Léon Berman, Histoire des Juifs de France des origines à nos jours, 1937). C'est aussi le temps où le mot "cahorsin", à l'origine simple équivalent de "cadurcien", devient le synonyme de banquier, voire d’usurier. Toute la réussite de la ville est dans ce glissement de sens. Les habitants de Cahors n’ont pas tardé à les imiter ; de sorte que le commerce de l'argent prit dans cette ville un développement extraordinaire. 

     

     

    Cahors enfin. Mais pas tout à fait. Et de quelle façon!

    La réussite économique, oui, mais en ville. A l'évêché, c'est autre chose. La mense épiscopale, le patrimoine de l'évêque, est singulièrement appauvrie. Une mauvaise gestion, de folles dépenses, la vente inconsidérée de biens importants ont entaché l'épiscopat du prédécesseur d'Hugues Géraud, si bien que le futur chancelier du roi de France Pierre de Latilly refusera le siège avant qu'il lui soit proposé. A peine nommé, le nouvel évêque souhaite rétablir la bonne santé financière de sa maison. Une idée louable, mais malheureusement, il veut le faire ...sans bourse délier. Il ne réside pas à Cahors, et ne compte pas le faire avant longtemps. A distance, par l'intermédiaire d'hommes de main sans scupules, il multiplie les violences, les extorsions, et aussi, selon la rumeur, des exécutions sommaires, même si son procès ne les retient pas explicitement.

    Un an plus tard, la mort presque simultanée de Clément V (20 avril 1314) et de Philippe le Bel (29 novembre 1314) le laisse sans appui. Ne serait-il pas temps pour lui de prendre enfin possession de sa ville épiscopale où, après tout, il pourra au moins compter sur les quelques familiers qu'il a chargés de veiller à ses affaires. Ce qu'il y trouve surtout, c'est l'ampleur des exactions commises en son nom. Il lui faut éteindre l'incendie de toute urgence. Il ne peut se payer le luxe d'attendre sans rien faire l'élection d'un cardinal appartenant au parti de son coeur, le clan des gascon, d'où était sorti le pontife défunt. Une élection qui le sauverait à coup sûr, mais qui reste bien hypothétique. Contre toute attente, à force de menaces physiques et de pressions spirituelles, en soudoyant beaucoup sans doute, il parvient à faire jurer le silence à tout le monde en ville, ses complices et leurs victimes. Il n'oublie pas non plus d'assurer ses arrières en faisant sortir de sa bonne ville de Cahors (sait-on jamais?) tout un trésor  de guerre (en livres et en argenterie) qu'il a préféré confier à des bourgeois de Limoges.

     

     

    Un nouveau pape

    Le conclave se réunit à Lyon. Le 7 août 1316, après quarante jours de scrutin, c’est Jacques Duèse qui est choisi. Un cadurcien de 72 ans, "un cahorsin", osera écrire Mistral, bien averti de toutes les nuances de ce mot. Entre Saône et Rhône, tout le monde s'interroge sur la personnalité de l'élu, sur ses intentions, sur sa santé. Hugues Géraud, qui n'y tient plus, vole vers la capitale des Gaules dès qu'il apprend la nouvelle. Pour lui, c'en est une mauvaise : le nouveau pape n'appartient pas au parti gascon, il lui est naturellement défavorable. En plus, c'est un Cadurcien qui a conservé de nombreuses relations en ville, et qui, lorsqu'il le voudra, saura tout -s’il n’est déjà en parti informé- et aura les moyens d'agir. De toutes façons, Hugues n'a pas le choix. Entré à Avignon avec toute la cour pontificale, il doit tenir sa place dans les cérémonies du couronnement, et tel qu'on le connaît, brillant, vif, ambitieux, il doit le faire bien. Mais le lendemain de la fête est amer : quelqu'un a posé son dossier sur la table du nouveau pape. Il est lourd et épais. Simonie, malversations, cruautésLes plaintes affluent de toute part. Tout un diocèse dressé contre son pasteur, et où, pour la première et dernière fois sans doute, chanoines, consuls, abbés, prieurs, curés, vicaires, laïcs font cause commune dans une entente parfaite.

     

     

    L'enquête commence...

    Et elle s'annonce longue et difficile. Hugues Géraud "joue la montre". Il se répète à lui-même que le pape Duèse est vieux. On le dit malade. Sûrement, son pontificat sera bref. Et puis le parti gascon n'a pas dit son dernier mot, il compte plusieurs candidats crédibles à la sainte succession. Tout ira bien.

    Cependant, le procès suit son cours, et le pape ne veut pas mourir. Hugues ne le sait pas encore, mais son règne sera l'un des plus longs de l'Histoire. Dix-huit ans! une prouesse pour l'époque. L'étau se resserre autour de lui. Tandis que les bouches, elles, se desserrent. Le pape les y avait aidées, lui qui avait rapidement délié de leur serment tous ceux qui, clercs et laïcs, s'étaient engagés sous la contrainte à ne pas dénoncer les agissements de leur évêque. Il nomme deux nouveaux commissaires particulièrement intraitables: Galhard de Saumade et Arnaud de Capdenac.

    Hugues Géraud sent qu'il va perdre l’épiscopat, et tous les privilèges sociaux et financiers qui lui sont attachés. Et sans doute aussi la liberté. Il faut que le pape meure. Un projet fou, mais qui, il en est sûr, lui attirera les faveurs de son successeur. Et ce successeur sera issu - comment en douter? - de ce parti gascon en lequel il ne cesse d'espérer.

     

     

    Qui veut la fin veut les moyens...

    Voilà pour l'idée générale. Maintenant, comment s'y prendre? Pour un ecclésiastique du moyen âge, la méthode la plus efficace et la plus noble (faire couler le sang, quelle vulgarité!), c'est le poison ou l'envoûtement. Les deux ensemble, si on veut être sûr du résultat. Au sens propre du mot, l'envoûtement, du latin "vultus" ("visage", "effigie") consiste à fabriquer une figurine de cire à la ressemblance de la personne à qui l'on veut nuire. Ensuite, quelqu'un, de préférence un ecclésiastique dévoyé, est engagé pour prononcer sur elle une sorte de bénédiction à l'envers. On peut alors, autant qu'on le veut et dans les endroits qu'on veut, en les transperçant d'aiguilles, faire le mal à distance. A cette époque, nul ne doute du procédé.

    Hugues Géraud est resté libre dans Avignon, ce qui lui permet d'entrer en contact avec les prestataires dont il a besoin. A ses malversations, à ses violences, bien établies par l'enquête, il s'apprête à ajouter un crime bien plus grave. Rien ne peut plus l'arrêter.

    En mars 1317, dans une auberge d’Avignon, la police pontificale arrête deux Toulousains. Un sac de toile est découvert parmi leurs bagages. Il contient trois pains. Dans chacun de ces pains, une statuette de cire. Toutes les trois contiennent un bout de parchemin. Une prière sacrilège, en latin comme il se doit : "Que meure le pape Jean et nul autre", "Que meure Bertrand de Pouget et nul autre!", "Que meure Gaucelme de Jean et nul autre!". Le souverain pontife et deux de ses principaux cardinaux. Qui peut vouloir leur ruine à ce point? Des gens en mesure de prendre leur place. De très grands personnages donc. C'est une affaire d'Etat.

     

     

    Le temps des révélations

    Le pape passe l'enquête à deux de ses neveux, l'un maréchal de justice Arnaud de Trian, l'autre membre de la chevalerie pontificale Pierre de Via. En ville, Hugues Géraud n'a pas su tenir sa langue. Rapidement, l'enquête se recentre sur lui. De nombreux complices sont interpelés. Le roi lui-même en est informé. Il propose l'aide de sa police. Des complices de Géraud, et non des moindres, ont passé la frontière. Ils se sont réfugiés en Aragon, et sur les bords du Léman. L'affaire prend une dimension européenne.

    En avril, Hugues Géraud, déchargé de son épiscopat, est condamné à la prison perpétuelle. Mais le pape ne veut pas promulguer la sentence avant la tenue d'un second procès. Fin avril, Hugues et ses complices sont interrogés au château de Noves, à quelques lieux d'Avignon. Début mai, il est soumis à un cérémonial de déposition que Bernard Gui, le célèbre inquisiteur du Nom de la Rose1, a décrit dans tous les détails, et au cours de laquelle il est dépouillé de tous les vêtements et insignes de sa dignité prélatice : l'anneau, puis la mitre et la chappe, ensuite la "chemise romaine" (sans doute l'ancêtre du rochet) et ce qu'on appelera faute de mieux le "béret" (un intermédiaire entre la calotte actuelle et ce fameux camauro que Benoit XVI a utilisé quelquefois).

    Le second procès commence mi mai sous la direction de Galhard de Saumade devenu évêque de Riez. Quelques jours plus tard, la déchéance et l'incarcération de Géraud qui n'avait pas été rendue publique par la volonté du pape est maintenant officiellement promulguée. Le procès est rapide. Au début, l'ancien évêque nie tout en bloc et rejette toute la faute sur les autres inculpés. Mais ceux-ci ne se laissent pas faire. Ils le chargent copieusement, sans même qu'ils soit besoin de les soumettre à la question. En juillet, il craque. Il avoue comment il a piqué l’image de cire du cardinal Jacques de Via, un neveu de Jean XXII. Au point où il est, on lui conseille d'implorer la miséricorde du pape. Les complices d’Hugues Géraud se recrutent dans le gotha ecclésiastique de tout le sud de la France. Ils sont périgourdins, quercynois, toulousains, rouergats, bas-languedociens. C'est l'hémorrhagie des élites religieuses méridionales. Dans ces régions, l'Eglise mettra du temps à s'en remettre. Parmi tous les inculpés, un seul tirera son épingle du jeu, si l'on ose dire : Pierre de Mortemar, protégé du frère du roi, accèdera des années plus tard à l'épiscopat et même au cardinalat. Au nord de la Loire, il est vrai, à Auxerre . Un autre monde.

    L’instruction jette une lumière crue sur les pratiques de sorcellerie médiévales. Dans le cas qui nous occupent, tout se joue à Toulouse, autour du presbytère de Saint-Etienne, dont le titulaire, un Quercynois, avait peut-être des comptes à régler avec son compatriote le nouveau pape. Laissons la parole au chanoine Albe : " (les complices, tous clercs et chapelains) allèrent d’abord rue des carmes acheter de la cire à une veuve qui en faisait commerce et portèrent cette cire chez un juif baptisé du nom de Bertrand Jourdain. Il leur promit de leur faire trois images à la ressemblance du pape et des deux cardinaux. Trois jours après ils revinrent prendre les statuettes que Jourdain coula devant eux dans les moules préparés à l’avance. Une des images était « à la ressemblance du pape habillé en forme de prêtre célébrant la messe », les deux autres reconnaissables pour des cardinaux à leurs chapeaux Pendant ces trois jours ils s’étaient occupés des poisons. D’abord ils se procurèrent hors ville des crapauds, des lézards, des queues de rats, des araignées, etc et portèrent le tout chez un apoticaire dont la boutique se trouvait dans la rue de la chapelle d’Hugolin qui s’appelait Me Durand Laurent ; ils lui dirent de bruler le tout et de le réduire en poudre ; puis ils donnèrent la liste des drogues Il y avait de l’arsenic, une liqueur blanche et épaisse, où de l’arsenic était mêlé a du fiel de porc, du vif argent etc Le lendemain, le même Prudhomme s’en va avec Guillaume d’Aubin au lieu la Salade où se trouvaient les fourches patibulaires. Guillaume appuie une échelle au gibet, et Prudhomme monte couper le clair de la jambe d’un pendu auquel il enlève aussi des cheveux et des ongles. Ils ajoutent à leur funèbre récolte de la corde de pendu ramassée par terre et la queue d’un chien mort trouvé en revenant. » 2 En fait ces clercs servaient d’instrument au Vicomte de Bruniquel, neveu par alliance de Clément V, l’un des promoteur de l’affaire dans la région toulousaine.

    Les effigies de cire furent « baptisées » par Bernard Gasc, un peut-être faux évêque, en présence de Gailhard de Pressac, neveu de l'ancien pape Clément V, et évêque de Toulouse, de ses vicaires généraux, du vicomte de Bruniquel et de plusieurs autres témoins. Elles sont apportées à Avignon, ainsi que le poison, qui sera administré au pape par deux personnes de sa maison.

    Pour corser le tout, le cardinal Jacques de Via dont Géraud avait avoué avoir piqué la poupée de cire décède pendant le procès, en juin 1317. C'est le coup de grâce, presque le jugement de Dieu. Avant de clore le dossier, le pape tient à interroger lui-même l'accusé, espérant peut-être en tirer quelques signes d'amende honorable. Mais l'évêque déchu ne sait ni se défendre, ni formuler sa demande de pardon. Il se liquéfie : « Et notre seigneur pape interrogea le dit maître Hugues () pour qu’il révèle et dise devant lui ce qui l’a conduit à préparer ou faire faire préparer des potions et des images contre notredit seigneur pape et les siens, car il ne lui a jamais fait défaut en justice ; et il (Hugues) ne lui a jamais demandé miséricorde dans les causes pour lesquelles il a été déposé et condamné à la prison, sinon lorsque la sentence était rendue ; et, s’il en avait fait la demande avant, à ce que disait le seigneur pape, il ne la lui aurait peut-être pas refusée. Et ledit maître Hugues, en pleur, répondit que c’était par stupidité et qu’il croyait  ainsi s’aider à conserver la dignité épiscopale »

     

     

    Punition exemplaire et destins contrastés d'hommes illustres

    Fin août, Hugues est condamné pour magie, sacrilège et pour le meurtre de Jacques de Via. Il est livré au bras séculier, avec l'assentiment de toute l'opinion publique. Le supplice a lieu probablement le 3 septembre 1317. Les documents officiels subsistant ne nous en disent pas grand chose. Avant de remettre les notables au bras séculier, il était d'usage de les dégrader. Pour les ecclésiastiques, cela impliquait qu'il fussent "écorchés". Selon des témoignages de l'époque, non pas certainement sur tout le corps, mais aux endroits où ils avaient été frottés d'huile sainte au moment de leur ordination pour signifier la perte de leur identité cléricale. Dans le cas de Hugues Géraud, prêtre et évêque, ce dut être la paume des mains et le haut de la tête. Quant à l'instrument de la mise à mort, dans son cas, mélange inextricable de sorcellerie, de simonie, et de blasphème, ce devait être nécessairement le bûcher.

    L'exécution de Géraud sonne le glas du parti gascon. Son champion, le cardinal de Pellegrue, rival de Jean XXII lors de l’élection pontificale, n'est pas inquiété. L'évêque de Toulouse perd son siège. 

    Une politique de création de nouveaux diocèses est conduite avec diligence. Entre 1317 et 1318 seize nouveaux diocèses voient le jour . Biensûr cette réforme n’est pas le fruit d’un coup de tête du pape ou d’une simple vengeance . Peut-être même se préparait elle du vivant de Clément V. Il s’agit en démembrant des dioceses trop vastes de favoriser l’action pastorale des évêques. Mais il est certain aussi qu’une réaction papale contre le parti gascon s’exprime dans ces changements.  Par la bulle Salvator noster du 11 juillet 1317 le diocèse de Toulouse est élevé au rang d’archevêché métropolitain mais est amputé des diocèses de Rieux, Lombez, Saint Papoul. Si la première raison évoquée dans la bulle est d’ordre pastoral la seconde est le laxisme des prélats indignes de leur charge.

     

    Les derniers procès liés à l'affaire ont lieu en 1322 : celui d'un prêtre de Nîmes, Pierre de Saleilles, qui devait acheminer des poisons préparés à Montpellier3 et qui apprenant en route l’arrestation d’Huges Géraud s’était réfugié en Suisse, ainsi que celui du vrai-faux évêque qui avait prononcé les formules maléfiques sur les figurines de cire.

     

    Le procès d’Hugues Géraud a marqué aussi les débuts de l’ascension d’un prélat quercynois remarquable qui le conduira à l’Archevêché d’Aix et au cardinalat: Pierre des Près qui présida le procès des derniers protagonistes de l’affaire. C’est lui qui dans son lieu d’origine fera construire la superbe collégiale de Montpezat de Quercy, que nous pouvons toujours admirer, qui lui servira de lieu de sépulture. En 1322 il écrivit un mémoire sur la pauvreté du Christ, question qui opposait alors le pape Jean XXIII à la fraction des partisans d’une pauvreté absolue. Mais cela est une autre histoire...

     

    Abbé Michel CAMBON

     

    NOTE  Plusieurs chroniqueurs anciens ont rapporté des détails sur cette affaire. Le procès canonique se trouve en partie retranscrit dans le Corpus juris canonici (Extrav. Comm. Lib. V, tit VIII, cap un, de paenis) ; il a donc toujours été assez facilement accessible en bibliothèque. Les actes du procès criminel sont aux Archives vaticanes et n'ont jamais été publiés ; le savant chanoine Albe, du chapitre cathédral de Cahors, est le premier à les avoir consultés depuis le XIVème siècle. Dans son livre Autour de Jean XXII : Hugues Géraud, paru en 1904, il donne du complot un récit entièrement renouvelé, en rétablissant aussi la chronologie exacte de l'instruction judiciaire. Avant lui, les mésaventures d'Hugues Géraud n'avaient jamais vraiment été étudiées pour elles-mêmes. Il fallait en chercher quelques maigres détails disséminés dans les pages ou les notes de grands ouvrages sur le pontificat de Jean XXII. La connaissance devenue plus exacte de ces détails et du contexte socio-historique de l'affaire a pu même conduire certains à vouloir quelque peu réhabiliter Hugues Géraud, et donc à charger d'une part plus ou moins grande de la faute le pape lui-même et son entourage.

     

    1Un personnage historique avec lequel, on ne le dira jamais assez, le film de Jean-Jacques Annaud a pris de grandes libertés. Comme d'ailleurs avec beaucoup d'autres réalités de l'époque. L'inquisiteur, dont la mort violente est montrée avec une grande complaisance à la fin du film, mourra évêque de Lodève en 1331.

     

    2op. cit., pp. 57-60

     

    3Comme le rappelle l'admirable ouvrage d'Elisabeth de Feydeau, Jean-Louis Fargeon, parfumeur de Marie-Antoinette, Montpellier est, bien avant Grasse, la capitale française de la parfumerie et de la droguerie. Maître de bien des secrets de fabrication, les préparateurs pouvaient livrer, on s'en doute, des élixirs de toute sorte...

     

     

    De la cruelle destinée d'un évêque de Cahors au XIV ème siècle

     

    (1er procès d'Hugues Géraud dans le corpus juris canonici, Extrav. Comm. Lib. V, tit VIII, cap un, de paenis, Edition d'août 1540 paru chez Jean Petit, Thielman Kerver et Jacques Kerver) 

     Le paragraphe en rouge de l'extravagante ( dans la colonne de droite) révèle l'ampleur de la faute d'Hugues Géraud et la lourdeur de sa peine. Encore appelé "évêque de Cahors" au début du texte, il est rapidement présenté comme celui qui "a mérité une sentence de déposition perpétuelle" ( ligne4) et qui, préalablement à toute procédure, a déjà été "dépouillé de son office épiscopal, sacerdotal et de tout autre" ( ligne 5 -7). "Perpétuelle est aussi la prison qui lui est destinée" ( ligne 7). On remarquera aussi que le mot "doctrina" (ligne 7) est utilisé au sens d "instruction", "investigation". Déclarée "utilis", elle conduit implacablement à la pleine manifestation des "griefs et dévoiements" ( crimina et excessus, ligne 8) dont le sulfureux évêque s'est rendu coupable en terre quercynoise.


  • Commentaires

    1
    Soeur Josette
    Lundi 14 Novembre 2016 à 18:57

    Avec cette merveilleuse chronique, Père Michel, nous savons désormais que vous êtes aussi un historien d'envergure!!cool

    2
    DF
    Mercredi 16 Novembre 2016 à 12:34
    Article très intéressant et très vivant.Longue vie au blog
    3
    Père Guimby
    Dimanche 20 Novembre 2016 à 19:56
    Et si vous entendiez le Père Recteur vous sauriez qu'il est aussi un conteur de haute volée!
      • Julien
        Mercredi 30 Novembre 2016 à 19:49
        Un côté Pagnol ou on entend le soleil et les cigales !!! Continuez
    4
    ProfDordogne
    Dimanche 20 Novembre 2016 à 20:46
    Superbe évocation historique où la vérité n'a rien à envier au talent du conteur. Ou réciproquement
    5
    National
    Lundi 28 Novembre 2016 à 16:15
    Très palpitant. On se dirait dans un film de cape et d'épée
      • BAGAD
        Mardi 29 Novembre 2016 à 15:30
        Oui comme l'écrit le Recteur, c'est le climat des Rois maudits, du Nom de la rose. Très proche aussi de l'excellente série BD médiévale Vasco du regretté Gilles Chaillet, fils spirituel de l'auteur du célèbre Alix qui nous a initiés pour beaucoup à l'Histoire
      • Trésor
        Mercredi 30 Novembre 2016 à 17:28
        Clergé de qualité. .. Sanctuaire merveilleux... Bénévoles à féliciter. .. Blog très agréable. .. Et qualité des intervenants qui chacun portent un éclairage plein de délicatesse et de culture... On se sent bien.
    6
    Loulou007
    Jeudi 1er Décembre 2016 à 23:07
    C'est très savoureux. Mais Quel panier de crabe!!!!!!!
      • 123456789
        Dimanche 4 Décembre 2016 à 13:13
        Froid dans le dos oui
        C'est mieuxmaintenant non?
    7
    Étudiante
    Dimanche 11 Décembre 2016 à 20:01
    Je n'ai jamais lu un article aussi fouillé et aussi passionnant à lire.
    Style admirable de vie.
    Vaste culture.
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